Les passeurs de culturesUn voyage entre identité et altérité culturelle

« Premiers instantanés » d’Antoine Choplin en terre Mapuche

Certains le connaisse, d’autres le découvriront. Antoine Choplin, romancier, poète et co-directeur du festival de l’Arpenteur, fait partie des compagnons de route qui nous ont rejoint au Chili pour partager une semaine de rencontres avec des artistes locaux et découvrir de l’intérieur la vie du peuple Mapuche. Après Cyril Griot à Russie, Origo Batbolt en Mogolie, Ke Wen en Chine et Olé Khamchanla au Laos , Antoine Choplin nous a retrouvé en Araucanie, la terre du peuple Mapuche. De retour en France, Antoine a rédigé un texte avec ses souvenirs de la semaine passée avec notre famille, Eugenio Salas, Pedro Vasquez et tant d’autres.

Nous partageons avec plaisir le résultat de son travail et quelques images associées. Vous trouverez sur le lien suivant une courte vidéo réalisée présentant le festival de l’Arpenteur lors de l’édition 2013 : http://lespasseursdecultures.com/blog/?page_id=516 et nous vous invitons à découvrir les écrits de notre ami récemment publié en espagnol par les éditions de Lom au Chili : http://fr.wikipedia.org/wiki/Antoine_Choplin

Belle découverte et bon voyage sur les traces d’Antoine en terre Mapuche.

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Premiers instantanés

Tu pardonneras ces balbutiements. Je ne suis pas un écrivain du voyage.

L’écriture ne se soumet ici qu’à l’incandescence désordonnée et tenace des souvenirs. La rémanence de l’image est sa seule source. La main fouille ainsi sans savoir dans la malle aux instants vécus, ramasse ce qui vient. Le dispose au hasard, sur le pré des heures traversées. 

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Et d’abord, voilà le vent d’ouest soufflant sans relâche sur la puntilla et la baie de Quidico ; j’aime son élégance à ne jamais altérer la lumière.

L’Océan Pacifique, son muscle insensé, son humilité pourtant à se reconnaître ici une finitude.

Nos pas ensemble sur sa lisière. Au loin, un dauphin, dans le sillage d’une grande barque de pêche.


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Plus au sud, non loin de Tirua.

Au bout du chemin gagnant le bord des falaises, il y a ce terrain triangulaire en pente légère, pointe tendue vers l’Ile des Morts que l’on devine à peine, trente kilomètres au large. Se dressent ici une quinzaine de totems nés de la main artiste d’Eugenio Salas avec l’aide de quelques uns de ses disciples. Je déambule parmi eux tandis que le sculpteur dévide par la parole le fil légendaire qui relie ses œuvres à la terre, aux étoiles. A nous.

Ce qui unit la vie à la mort échappe soudain aux linéarités. Les temps sont un apprentissage. Ils s’arrondissent à l’image de cet horizon dont on devine au loin la courbure ténue.

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A Contulmo, près de Canete, les peintures d’Eugenio exposées dans le patio de la Mairie racontent des histoires. Nous les goûterons une à une ; leur parcours est une odyssée qui emprunte au symbole et à la grandeur du mythe mais dont la lumière se fond dans un présent de luttes.

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Barrages, incendies, coups de feu ajoutent chaque jour à la tachycardie sismique de l’Araucanie.

Les terres sont en souffrance, les arbres tombent, l’eau manque. Autant de plaies vives dans la chair Mapuche. En finiront-ils un jour avec ce combat séculaire et vital pour rester ce qu’ils sont, là où ils sont ?

Rien d’autre que ça.

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Aujourd’hui, la forêt capitaliste porte l’uniforme du pin et de l’eucalyptus. Elle fait taire pour toujours les arbres natifs, écorche les pierres, engloutit les ruisseaux et les paysages.

Les pierres. Et celle-ci en particulier, massive et sculptée, découverte dans les pas du Lonko de Chilcoco. Elle occupe le cœur d’un espace rituel récemment foulé au pied par un excavateur sanguinaire qui, par la volonté opiniâtre d’Eugenio et de quelques autres, pourrait avoir un jour à s’expliquer à la tribune de l’Unesco.

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Je me souviens des visages.

Parmi eux, celui de cette vieille femme assise dans un coin de sa maison, buste droit et tendu vers nous. Sa parole prodigue pour raconter un fait de résistance nocturne face à des hommes armés venus la déloger, elle et sa famille, c’était il y a peu. Pour dire aussi le meurtre de sa sœur, attachée par jeu à la queue d’un cheval au galop, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Années soixante, j’étais peut-être déjà né.

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Le visage aussi, affable et serein, du poète Elicura Chihuailaf, rencontré chez lui, tout au bout des routes, au-delà de Cunco. La conviction tendre et inexpugnable de ses mots et de son œuvre littéraire, en miroir de ce double attachement dont il parle si bien, terre et cosmos. Devant chez lui, cette souche de cyprès géant qu’il a fallu abattre pour cause de maladie. Mais que l’on a coupé haut pour qu’il reste là et qu’on se souvienne de lui.

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Le visage d’une femme encore, Machi d’une communauté de la région de Galvarino qui a oublié son âge. Un petit neveu est venu mourir chez elle, deux jours plus tôt. L’intensité de la peine qui fissure son visage se lit à l’aune de toute cette force  qui semble l’irradier. Elle dit les souffrances que portent les guérisseuses. Elle me demandera du tabac, « ça fait passer la peine ». Elle s’emparera du Kultrun, tambour rituel, finira par jouer, chanter au pied du rewé, les yeux rendus brillants par les larmes contenues.

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Le soleil est plus fort qu’à l’accoutumée.

L’instant me prend à bras le corps ; soudain, il semble condenser l’âme de ces jours partagés.

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Gratitude et amitié à vous, chers Eric, Pedro, Eugenio, ainsi qu’à la joyeuse Dora, la généreuse Luna, l’espiègle Maya sans oublier Maître Tito…

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